L’Eurovision est-il le véritable vivier de l’avant-garde de la chanson ?

Des prestations des Boys Band finlandais, aux envolées lyriques de Céline Dion en passant par les costumes argentés du groupe de métal Lordi : Depuis sa création en 1956, la scène de l’Eurovision est devenue le laboratoire de propositions pop alternatives, multiples et hautes en couleurs.
Bravant toutes les limites et jouant avec les seuils du bon goût du « Vieux Continent », ce concours d’un vaste projet paneuropéen suscite aussi bien la raillerie que l’émerveillement.


The Pan-European Dream

Trait d’union entre folklore et modernité, convention et irrévérence, culture légitime et illégitime : l’ Eurovision devient un melting pot des tabous les plus commerciaux et énigmatiques.
Environ 200 millions de téléspectateurs dans le monde, 74 boîtes de transmissions, plus de 80 présentateurs et un compte Instagram qui pèse 378K : le kitsch a-t-il la cote ? Discrédité par les instances culturelles dans un élan de mépris envers les objets populaires, l’Eurovision serait t-elle en réalité la scène de l’avant-garde du divertissement ?


Désireux de se dire européen et en même temps de représenter fièrement son pays, le candidat type est complexe –tout l’est comme son rapport au continent— et tombe souvent dans deux catégories binaires.
Tantôt il joue sur une vision de la contemporanéité (comme Conchita Wurst pour l’Autriche), tantôt il s’invente une tradition locale (la Russie envoie 6 grands mères (les « Bouranovski Babouchki ») en 2012 en tenues folkloriques danser autour d’un four à pain.)
Mais ce qui fait le charme de l’Eurovision, c’est le caractère ambigu, à la fois cathartique et fédérateur : mauvais goûts et rêves sincères, plusieurs niveaux de lectures coexistent et traversent ce même évènement fondamentalement contradictoire. Le tout avec paillettes et cracheurs de feux. 

Cul et chemises avec la France

« How to win ? Quite simple actually : Take France as an example and do completely the opposite ;)”, voici l’un des commentaires-réponses au documentaire ironique « How to win the Eurovision » produit par le BBC en 2013. Loufoque, kitsch, bizarre et ringard, la France semble dénigrer le concours à tel point qu’une théorie du complot affirme l’existence d’un pacte signé pour le perdre.
Depuis 1977, la France semble repousser inlassablement la victoire…
Pourtant l’Eurovision rassemble plus de 200 millions de téléspectateurs à travers le monde ! Soit, un pouvoir considérable pour faire entendre sa voix. Si la France relaye le concours à une « faute de goût » (Le Guern), cela équivaut à une volonté de contrôle en ce qui concerne l’identité de ceux qui définissent de « la bonne culture. »
La France reste inlassablement le pays centralisé par excellence, dont toutes les normes sont ancrées dans un vieil intellectualisme bourgeois et blanc. Pour Philippe Le Guern « aimer l’Eurovision sert à dénoncer le caractère socialement construit de la domination culturelle, et métaphoriquement, de l’hétérocentrisme. »

Scène pailletée pour braver les interdits

Le temps d’un soir, tout est permis. Chaque pays brave son interdit et questionne l’identité européenne. Il s’agit donc là d’un parfait cahier de doléances à l’arrivée des élections européennes ! L’Eurovision devient un tiers lieu, l’Atlantide où les codes de la pop-culture se construisent sur les terrains les plus en périphérie, vers des prises de paroles inattendues et d’autant plus marquantes.

“Lorsque le personnage de Conchita Wurst, pin-up barbue mi-Kim Kardashian mi-Marilyn Monroe gagne l’Eurovision au nom d’une Autriche pourtant très à droite, c’est toute une société qui est remise en question. La jeune drag-queen est invitée à jouer les ambassadrices aux Golden Globes, au Parlement européen, ou encore à chanter devant Bill Clinton. Les impacts de son action sont réels : on remarque depuis une progression en flèche des droits de genres dans le pays – l’utilisation de pronoms neutres dans de nombreux textes officiels, hymnes, discours et manuels universitaires sont entrés en vigueur peu de temps après. Beaucoup attribuent ces succès à sa renommée. Un fantasme individuel a eu valeur d’exemple national et s’est trouvé à l’origine d’avancées sociales concrètes” dit Alice Litscher, professeure de communication à l’Institut Français de la Mode.


C’est ce que Bilal Hassani, représentant la France pour l’Eurovision 2019, raconte aujourd’hui. Maquillé, cheveux longs et lissés, le contouring insolent, le chanteur d’origine marocaine se décrit comme ouvertement gay et queer.

Dans une France où les représentations (très limitées) maghrébines passent en majeure partie pour des figures clichées postcoloniales types “cailleras” et “blédards” (voir des films affligeants type Abdel et la Comtesse) , Bilal est radical. Il défie des idéaux intersectionels, à la fois genrés, raciaux et sociaux – peut-être même sans s’en rendre totalement compte…
Bilal Hassani se fait connaître sur les réseaux à la fois pour sa franchise et pour sa candeur. Il orne la couverture de Technikart et est tantôt harcelé, tantôt adulé sur la toile.

Serait-ce le futur d’une France millenial qui a grandi avec comme référents certains succès des plus déplorables, comme par exemple celui de Cyril Hanouna et son populaire « Touche Pas à mon Poste. » Tout comme Kiddy Smile qui a investit d’autres lieux symboliques, Bilal Hassani se fait soudain le porte-parole d’une France qui ne veut ni de lui ni de sa réussite. Et c’est bien ce qui fait sa force.

Alice Pfeiffer & Manon Renault

 

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